Ecotidien : L’explosion de la plateforme Deepwater Horizon, exploitée par BP, est-elle un simple accident ou était-elle prévisible ?

Anne Valette : Prévisible ou pas, cela démontre que le risque zéro en matière d’extraction offshore n’existe pas. L’incendie d’hier sur la plateforme Vermillion 380 le démontre une nouvelle fois. Combien de temps encore allons-nous jouer avec la vie, l’économie et les écosystèmes ? Il est grand temps d’admettre que nous ne pouvons maîtriser les risques en la matière et que la lutte contre le dérèglement climatique nous impose de sortir des énergies fossiles.

Pourquoi a-t-il fallu trois mois pour colmater la fuite ?

Ce long délai démontre tout simplement que nous ne savons pas gérer une catastrophe d’une telle ampleur, que nous ne savons pas, notamment, stopper rapidement une fuite à 1500 mètres de profondeur. Et pour autant, nous nous permettons de continuer le business as usual, en octroyant des licences en offshore profond dans des régions jusque-là préservées, telle que l’Arctique.

Pourriez-vous nous donner une estimation des dégâts sur l’environnement ? Combien de temps la nature mettra-t-elle à se remettre ? Le pétrole à se « biodégrader » ?

779 millions de litres de pétrole ont été déversés le long des 700 côtes américaines. Il s’agit du pire déversement de pétrole accidentel de toute l’histoire – juste après celui survenu en Irak en 1991. L’expérience montre que dans le cas d’une marée noire, on peut rarement retirer plus de 15 % du pétrole déversé. Le restant coule au fond de l’océan ou est ingéré par les animaux, qui meurent ou développent des maladies.

Le pétrole de BP restera dans l’écosystème pendant plusieurs décennies, avec de graves conséquences sur l’ensemble de la chaîne alimentaire du golfe du Mexique et des bayous de Louisiane, zone de reproduction de nombreux poissons, oiseaux, tortues et animaux marins.

Il faudra attendre plusieurs mois, si ce n’est des années, avant de mesurer l’impact exact des hydrocarbures et des dispersants sur l’écosystème du Golfe.

80 % du pétrole échappé est toujours présent dans l’océan : pourtant, les données publiées par les agences officielles américaines sont loin de refléter la réalité ! C’est pourquoi Greenpeace a décidé de mettre en place une expédition de recherche indépendante à grande échelle pour révéler le véritable coût du forage en mer, en envoyant sur place l’un de ses trois bateaux, l’Arctic Sunrise, sur lequel des scientifiques évaluent les premiers impacts de la marée noire.

Risque-t-on de voir disparaître une faune et une flore propre à cette zone ?

Plus de deux décennies après le naufrage de l’Exxon Valdez (déversement quinze fois moindre) en 1989, les effets de la marée noire dans le golfe de l’Alaska se font encore sentir, en mer comme sur le littoral. Des poches de pétrole sont toujours enfouies sous les sédiments et les plages de galets. Les populations de loutres de mer, qui avaient diminué de moitié, ne sont pas encore pleinement reconstituées, et les populations locales de mammifères marins sont au bord de l’extinction, les substances toxiques s’étant infiltrées dans leurs sous-couches graisseuses. Le nombre d’orques épaulards (Orcinus orca) a diminué de 40 %, et leur survie dans la baie du Prince William (au sud de l’Alaska) semble fortement compromise. Il y a malheureusement de très fortes chances pour que l’écosystème du Golfe du Mexique soit lui aussi très fortement touché par la catastrophe Deepwater.

Quelles mesures les gouvernements doivent-ils adopter ? Va-t-il falloir réguler les forages en eaux profondes ?

Nous devons prendre définitivement acte des dangers liés à l’extraction du pétrole offshore. Ces marées noires sont la conséquence de notre dépendance aux fossiles. Le pétrole, de l’extraction à la consommation, est une des premières sources d’émission de CO2 dans le monde. Selon le Potsdam Institute for Climate Impact Research, si l’on veut garder la hausse des températures en dessous des deux degrés, moins d’un quart des réserves prouvées en fossiles (pétrole, gaz et charbon) peuvent être utilisées d’ici à 2050.

Pour limiter l’augmentation des températures mondiales en deçà de 2°C, il est nécessaire d’inverser d’ici à 2015 la courbe des émissions mondiales de gaz à effet de serre, et réduire de moitié nos émissions de GES à l’échelle mondiale d’ici à 2050.Les gouvernements du monde entier sont aujourd’hui à la croisée des chemins : ils doivent choisir entre la recherche de pétrole à tout prix et le développement massif des économies d’énergie et des filières renouvelables, permettant un avenir sûr aux générations futures.

Le dernier scénario énergétique de Greenpeace (juin 2010) prévoit une baisse de 70 % de la demande mondiale en pétrole, une baisse de 80 % des émissions de gaz à effet de serre et une hausse de 80 % des approvisionnements énergétiques issus des renouvelables d’ici à 2050.
Tout d’abord, il faut sortir rapidement des projets à haut risque : offshore profond, sables bitumineux, huiles lourdes… Puis sortir progressivement des fossiles d’ici à 2050 et supprimer leurs subventions, en développant celles allouées aux énergies renouvelables. Enfin, il faut réduire la demande en pétrole, notamment dans le secteur des transports.

Peut-on imposer à chacun des exploitants pétroliers la mise en place d’un plan d’urgence et d’intervention qui permettrait de remédier aux différents types d’incidents susceptibles de se produire ?

C’est bien évidemment un devoir de nos États et le b.a.-ba des décisions à prendre. Mais encore une fois, nous ne pouvons plus nous permettre de rester dans la course effrénée au pétrole, et en pomper jusqu’à la dernière goutte quel que soit le risque humain, environnemental et climatique. Nos États doivent donc prendre une décision bien plus courageuse que celle d’imposer simplement de nouvelles normes de sécurité aux compagnies pétrolières : planifier la sortie du pétrole et son remplacement par les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.

Propos recueillis par Juliette Speranza
Photo : Greenpeace