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Une des trois meilleures ventes du moment, c’est bien sûr Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, que vous êtes plusieurs dizaines de milliers à avoir lu. C’est à Caen que Florence Aubenas a choisi de s’immerger : une petite ville, où elle n’a pas d’attache, personne pour la dépanner et « même pas de voiture », le sésame indispensable pour décrocher un emploi dans les régions où les transports en commun sont inexistants. Pas de voiture, pas de travail. Mais pas de travail, pas d’argent pour une voiture. Florence Aubenas se fait donc prêter, pour pouvoir postuler aux alentours, un « tracteur », voiture de troisième main peu engageante qui, personnifiée, devient presque le second rôle de son récit. Chambre de bonne meublée, voiture en mauvais état, CV inexistant (dans le scénario qu’elle a imaginé, elle est une ancienne femme au foyer sortant d’une rupture), teinte en blonde, voilà Florence Aubenas parée pour sa nouvelle vie.
Et dès le premier jour, elle va faire face à une réalité difficile à appréhender, car même quand on a déjà été au chômage ou dans une situation financière difficile, ce que vivent les personnes croisées par Florence Aubenas est inimaginable. C’est encore plus difficile à imaginer pour une journaliste parisienne comme elle. Et il n’y a nullement de parisianisme dans cette phrase, simplement le constat que la région parisienne est le premier bassin d’emploi de France et qu’il y est donc, a priori, moins difficile de trouver un emploi.
C’est ainsi que, d’agence d’intérim en Pôle emploi, de rendez-vous dans un cabinet de placement en journée d’entretiens collectifs, elle se heurte jour après jour à un mur de refus. Trop vieille, pas assez expérimentée, pas assez mobile, pas assez diplômée, pas assez motivée : les réponses tombent, arbitraires, maladroites, blessantes (« ne revenez plus ! » lui dira une chargée de recrutement), jusqu’à cette proposition de nettoyer quelques heures par jour un paquebot sur le quai de Ouistreham : proposition que tout le monde lui conseillera de refuser, du fait de sa dureté physique et psychologique.
Plus que son expérience personnelle, ce sont les personnes (presque les personnages) croisés tout au long de ses mois d’immersion qui frappent le lecteur : une jeune fille qui emprunte quotidiennement 2 ou 3 euros pour pouvoir manger, un monsieur dont le rêve est de devenir pizzaïolo et qui séduit les dames avec son « œil Cotorep », lui garantissant un emploi permanent, et qui prépare des nouilles-rillettes pour les dîners romantiques, les jours de fête…
En 2007, la journaliste Elsa Fayner avait déjà expérimenté le concept. Partie à Lille, elle s’était donné quelques mois pour trouver du travail et, au passage, se plonger dans la vie quotidienne des chômeurs. Son livre Et pourtant je me suis levée tôt se présentait comme une immersion chez les travailleurs précaires. On y apprenait notamment que non, il ne suffit pas de mettre son réveil à 7 heures et de se rendre à l’ANPE (pas encore renommé pompeusement Pôle emploi) pour gagner sa vie.
Mais la précarisation n’est pas seulement un mal français: un livre sur le même thème a été publié récemment en Allemagne, écrit par un journaliste qui a choisi d’étudier les employés en centre d’appels, qu’il qualifie « nouveaux travailleurs à la chaîne ». Mieux vaut exercer n’importe quel emploi en CDI ou en CDD longue durée que de se retrouver face à ces bribes de vie, assurent ces journalistes : c’est d’ailleurs au moment où on lui propose un CDI que Florence Aubenas met fin à son enquête.
France 2 a également choisi de consacrer son Envoyé spécial du jeudi aux travailleurs précaires : et ce magazine d’information fait le même constat que Florence Aubenas. La « France d’en bas » n’est plus une France unie, soudée dans la lutte, défendue par les syndicats. La France d’en bas en 2010 est formée par des intérimaires, des travailleurs en contrats précaires, ni vraiment chômeurs ni vraiment employés au vu de la durée des contrats (1 jour pour certains). Dans ce contexte, impossible de nouer des liens durables avec les collègues. « Les ouvriers sont des privilégiés avec leurs revendications salariales et leur médiatisation ! » tonne l’une des femmes de ménage intérimaire du quai de Ouistreham qui s’estime lésée au profit de ces « nantis ». Dès lors, le lecteur comprend qu’il n’existe plus de solidarité entre les travailleurs, plus de lutte groupée pour des avancées sociales, économiques, mais une simple lutte quotidienne pour la survie individuelle, au jour le jour.
Mais au-delà des aspects économiques et sociaux, Florence Aubenas souligne un mal inqualifiable : plus encore que la solitude, la transparence. Elle raconte l’anecdote d’un couple adultérin se retrouvant un soir dans le bureau qu’elle nettoie, en sa présence. L’homme a cette phrase : « On est seuls… » La femme de ménage n’existe pas, elle n’est même pas une personne dans la tête des employés de bureau qui se considèrent « seuls » en sa présence. Elle n’est plus un être humain, elle est un fantôme. Elle vit sa vie en sursis, attendant d’un CDI… qui n’arrivera peut-être jamais.
Marlène Schiappa
Pour aller plus loin






















Florence Aubenas est une bourgeoise parisienne, c’est difficilement contestable. Son livre montre le point de vue d’une bourgeoise sur l’univers de la précarité, malgré la neutralité qu’elle tente d’avoir en tant que journaliste. Son procédé d’enquête en est la meilleure preuve.
Pourquoi « s’infiltrer » dans le milieu du travail précaire, alors qu’il suffit de recueillir les témoignages ? D’où ma comparaison avec Jane Goodall : les travailleurs précaires sont-ils, du point de vue d’une grande journaliste, une espèce à part pour avoir besoin de vivre six mois avec eux afin de tenter une communication ? En quoi sa petite expérience, préalablement mise en scène, serait-elle plus pertinente que les quelques commentaires de cet article qui témoignent de réalités plus complexes ? Laissons la parole à ceux qui vivent réellement le problème.
J’avoue un certain agacement envers le battage médiatique de ce livre. J’alterne les stages en rédaction et les petits boulots, comme des centaines d’autres dans mon cas. Des témoignages, je peux en recueillir des dizaines. Mais qui va me lire ? Quel journal acceptera mon papier ? Faut-il donc être célèbre, avoir des relations et bien gagner sa vie pour pouvoir parler de précarité, d’anonymat et de solitude ? Gros paradoxe, non ?
Hervé
Par ailleurs, le concept d’immersion dans un milieu n’est pas nouveau. Je n’arrive pas à retrouver le nom d’une sociologue américaine célèbre qui a travaillé à la chaîne en usine pour comprendre ce qui s’y passait.
Le livre d’Aubenas est bon parce qu’elle reste très neutre, même immergée, en donnant principalement des faits et en faisant des portraits assez saisissants.
La France n’est pas encore coupée en deux mais on peut être encadrée avec un CDI et vivre difficilement. Je pense aux emplois dans la grande distribution par exemple. (1000€ /mois et seule, c’est difficile même pour la région parisienne)
La précarité est une accumulation de plusieurs chose (d’ordre privé + un salaire…). Je pense que tout le monde : employeurs et employés tentent de récupérer quelque chose dans notre système tel qu’il est fait. Les lois sont mal faites pour cette génération en matière de travail en France. Si les américains s’en sortent mieux c’est aussi parce qu’ils sont plus libres pour trouver du travail mais aussi pour partir et chercher autre chose. Ici on est toujours catalogué de quelque chose de trop ou de pas assez. Peut-être qu’avec plus de liberté dans ce domaine, on se sentirait moins coincé pour bouger …
ce qui me choque le plus est l’inconsideration et la transparence, comme si la personne ne se devait d’etre vivante uniquement par ce qu’elle parait et non pour l’etre qu’elle est… “nous sommes seuls” est une phrase de trop…
beurk!
Pour ceux “d’en bas” : vous êtes placé en concurrence avec des gens qui gagnent moins de 50 €/mois, qui n’ont aucun droit et qui vivent dans des dictatures ou des “républiques bananières” (c’est cliché mais c’est vrai), donc ne vous étonnez pas d’être au chomage : vous etes “surpayé” et en plus vous “revendiquez” sans apporter de plus-value. Votre calvaire n’est pas fini, vous allez bientôt devoir faire face à l’hyperinflation et à la faillite de votre livret A (cf la crise des subprime version “Etats non solvables” et les effets de la politique de quantitative easing de la BCE et de la Fed). Conclusion : mettez le feu ou bien mettez les voiles et allez bosser pour 70 €/mois là ou il y a du travail : Chine, Inde, Bresil, etc… au choix. De toute façon la réponse ne viendra pas de ceux que vous avez mis au pouvoir et vous le savez.
Pour ceux “d’en haut” : si vous avez honte d’être “riche”, surtout si cette richesse vient de vos parents, attendez un petit peu. En effet, si vous avez fait de mauvais placements (ceux que votre banquier vous a conseillé parce que “super sûrs”) vous allez faire l’experience de devoir aller bosser. A ce moment là vous vous rendrez compte que votre richesse venait du management du travail de ceux “d’en bas”, mais comme il n’ont plus de travail (car ceux de “tout en haut” ont modifié la donne) vous vous rendrez compte qu’il va falloir mettre les voiles aussi (à moins que vous vouliez mettre le feu avec ceux “d’en bas”?). Vous vous rendrez compte alors que tout cela est naturel, que l’égalité économique et le communisme sont des mythes et que c’est la loi du plus fort qui dirige ce monde cruel (allez voir dans votre pelouse pour vous en convaincre).
Je sais que ce que je viens de dire est politiquement incorrect (”on peut faut le faire mais surtout pas le dire” n’est-ce pas?), le ton est volontairement provocateur (parfois ça reveille de s’en prendre une) et ça pourra paraître prétentieux. Pourtant, je viens “d’en bas” et je dis tout ça sans cynisme et en ayant conscience que demain je peux retourner vers ceux “d’en bas”. Je n’approuve pas la loi du plus fort, j’en ai été suffisamment victime. Disons que le monde idéal consiste pour ceux “d’en haut” de manager ceux “d’en bas” de façon à ce qu’ils soient contents de leur sort, mais ça c’est toute la difficulté. Pour ma part, j’hésite entre vouloir mettre le feu et mettre les voiles, mais je sais qu’il va falloir me décider rapidement.
Moi, je vais m’infiltrer dans la france d’en haut!
Bonjour Gaelle
Clairement oui, ils ont cette lucidité !
Toujours pareils, ces articles sur les précaires qui galèrent pour un job, un logement, une voiture, etc.
Pour aussi dramatiques que soient ces situations, on a toujours l’impression qu’on se cantonne à une “photo instantanée” de leur galère et on dresse alors un constat d’impuissance.
Mais si on prend par exemple le scénario de Florence Aubenas “femme au foyer qui se retrouve seule suite à une rupture” et se retrouve à ramer… à quel moment réfléchit-on à ce qu’il y a eu en amont pour aboutir à la galère ? Se retrouver seule suite à une rupture arrive à un tas de femmes, et elles ne se retrouvent pas nécessairement à la rue pour autant dieu merci.
C’est en travaillant à l’école, en ne faisant pas n’importe quoi de ses soirées ou de ces week-ends, en ne se retrouvant pas enceinte d’un irresponsable rencontré au Macumba à 18 ans, en étant éduquée par des parents responsables et responsabilisés, qu’on se construit une situation favorable pour l’avenir, qui évitera justement de se retrouver sur le trottoir au moindre incident personnel ou la moindre péripétie professionnelle.
Mais ça j’ai le sentiment qu’on n’en parle jamais. On se contente de constater que untel, 30 ans, sans qualification, sans emploi, sans bagnole et bientôt sans logement, n’arrive plus à s’en sortir. C’est un mal bien français que de ne jamais vouloir prendre en compte que dans la vie on fait le plus souvent face aux conséquences de ses propres choix passés.
On est depuis 30 ans dans une société qui déresponsabilise les gens, on en fait des assistés, voilà le résultat.
Bonjour Nicolas
Vous pensez que la raison de la précarité est l’assistanat..?
Caen n’est pas non plus une petite ville sans transport en commun, Marlène, il y a autre chose au delà du périf
sans blague ? ce n’est pas un vaste no man’s land ?
je vis au-delà du périph’ figurez-vous, falkao
je vous suggère d’envoyer votre commentaire à florence aubenas qui a choisi cette ville !